Bureau Badass

tribune

Bureau Badass propose des solutions créatives sur-mesure.
Images, Expériences et Émotions sont nos outils pour les réaliser.

 

“Nous avons pensé cette tribune comme une plateforme d’expression : artistique, personnelle, politique,
à la fois légère et profonde, ouverte à tous. Elle est le lieu privilégié de nos états d’âmes, nos coups de gueules,
nos questionnements, nos créations par rapport aux sujets qui nous sont chers.”

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Petit éloge de la réappropriation des structures

Ces derniers temps j'ai ressenti le besoin de penser aux structures qui permettent aux choses de se faire, et je l’ai senti dans mon cercle proche. J’ai à ce propos de longues conversations avec mes amies, occupées par deux sujets récurrents : le travail et l’amour. Ce sont de belles et profondes discussions, parfois enragées. À propos de nos désirs, de nos corps, de nos relations amoureuses. À propos de nos pratiques artistiques, de nos jobs alimentaires, de nos projets « à côté », des moyens que l’on trouve chacune pour faire ce que l’on veut faire. Entre ces conversations je trouve de régulières résonances. Elles ont tant de mots en commun que c’en est troublant.

Comment fait-on, comment faire, qu'en faire ?

Élaborer ces conversations ensemble nous permet petit à petit de trouver comment déconstruire ce qui nous contraint, nous oppresse, nous façonne. Que nous abordions l’un ou l’autre de ces sujets, je constate que la méthode est la même : nous parlons de nous, entre nous et ainsi nous nous tournons vers l’extérieur, plus pertinentes, plus engagées, plus solides.

Constatant cette grande proximité, cette facilité de circulation entre deux sujets distincts, je reviens - et finis toujours par y revenir - à ce postulat, cette idée si simple de l'intime à réinfiltrer partout. S’interroger sur comment dire notre intime et en user peut être le point de départ pour penser et réagir à ce qui est de l’ordre du public, de l’institutionnel, de l’académique, du sociologique. Pour nous aider à triturer tout ça, souvent pour nous en défaire. C’est comme une réponse, une solution, une aide à penser, quelque chose de possible. De l’impudeur comme résistance, et faire front d'impudeur : toutes les limites se brouillent, c'est une ivresse joyeuse, vertigineuse. C'est de cela qu'il s'agit quand nous essayons de déconstruire ces structures d’amour ou de travail, par la parole d'abord : chercher des moyens, inventer des voies, des trucs à mettre en pratique ensuite. Inventer tout ça pour nous, à notre image.

 

Ça m’aide à travailler.

Je rapproche cette production de « solutions à soi » d’un autre sujet dont je suis souvent amenée à parler, qui concerne ma pratique artistique personnelle. Il est important pour moi d’apprendre et d’évoluer dans mon travail, ce que je peux provoquer par un changement de format ou d’outil. Cependant, je ne passe quasiment jamais par l’apprentissage académique d’une technique. Par exemple, j’ai récemment commencé à peindre à l’huile. Je n’ignore pas qu’il existe mille connaissances fascinantes à ce propos qui me permettrait d’exécuter une foule de choses. Mais mon premier instinct est d’user de cet outil sans savoir. Partir de moi et apprendre à partir de là. Je m’en rends compte quand quelqu’un de zélé m’interroge sur ma technique, et que je me prends encore souvent les pieds dans le tapis en essayant de m’expliquer. Peut-être faute d'avoir fini d'y penser, sûrement aussi parce que je suis gênée quand je sens que ce positionnement semble présomptueux, désinvolte. Mais vraiment, s’il s’agit d’abord d’un instinct, c’est aussi je crois une réelle prise de liberté. Et s'il y a effronterie c'en est une enthousiaste, productive. Faire sans savoir c'est essayer, c'est être obligé de relier les points par soi-même, faire le chemin, bâtir à partir de matériaux nouveaux. Pas contre, pas anti, tout cela n’ayant rien à voir avec le fait de rejeter le savoir technique et de faire l'éloge de l'ignorance. C’est d’ailleurs ce qui me semble formidable, c'est l'avantage de l’usage de la structure : bien à l'opposé du dogme ou du principe, une structure, faite de multiples et de multiples dispositions, s'arrange à la mesure de ce qu'elle contient / tient. C'est un positionnement qui ne se prend pas en calculant la mesure d'une ignorance : il peut persister à mesure que nos savoirs grandissent. Comme une boîte qui grandirait à mesure que son contenu déborde.

Pierre Souple a démarré comme ça, enthousiaste, en réflexion, mouvementé. Nous avons d’abord voulu publier Edition intime, un objet-livre-recueil d’écritures intimes. Nous l’avons fabriqué à la main en édition limité, et chaque acquéreur a reçu une aiguille et du fil pour relier soi-même son exemplaire, après l’avoir transformé, complété, édité à sa convenance. Pierre Souple a d’abord été créé pour produire ce seul objet.

Après ce premier projet, nous avons fait évoluer Pierre Souple à la mesure de nos envies, et travaillé sa définition en cours de route. Qu’est ce que Pierre Souple ? Qu’attendons nous de lui ? Pas vraiment un espace, pas vraiment un collectif. Nous avons cherché les mots pour en parler, nous nous sommes accordées sur recherche, curation, édition. Nous nous structurons peu à peu. Désormais, j'utilise parfois le mot "organisation" - organisation artistique. Nous apprenons à communiquer, à réfléchir à plusieurs, à faire des livres, faire des choix. Nous sommes en train de créer les statuts administratifs de notre association - ce qui nous permettra, entre autres, d’officialiser nos rapports de travail et de faire des demandes de subvention. Cette démarche est réjouissante, nécessaire, c’est construire la boîte. S’il nous semblait pertinent un jour de devenir une entreprise, nous déconstruirons alors l'idée de l'entreprise avant de la construire. Il s’agit là encore de ce besoin de structure, et besoin de repenser les structures. Pierre Souple, qui était d'abord le fruit d’un désir artistique et éditorial, s'est transformé en symptôme de ce besoin, puis en une possible résolution. Nous nous offrons le luxe de réfléchir à comment travailler ensemble, à que faire de l'art. Le luxe d’aller regarder la science, la philosophie, les fanzines, les ateliers pour scolaires, les expositions. D’ajouter des temps de pratique et des temps de théorie dans notre organisation. De se regrouper pour lutter : ne pas ignorer l'historicité de cette pratique, s'appuyer là-dessus, nous venons après. De créer non pas hors de, mais dégager des niches en dedans : des espaces. De créer une structure bien à nous, alvéolaire, faite de pleins et de vides, tous à prendre, à habiter, pour nous, pour soi. Et pour d'autres : je commence à comprendre que ces structures intimes ne fonctionnent dans le temps qu'à force de détours, d'alliances improbables, de modifications.

 

Alors que nous fêtons notre première année d'existence, alors que nous affinons et nous réjouissons de cet espace encore tout neuf, je lui souhaite pour la suite davantage de diversité, de multiples, de courts circuits et d'étincelles.

www.almacharry.com  & www.pierresouple.com   

@cosmo_jane


            




FORST Sarah